« Les Palestiniens ont vendu leur terre »
L’historiographie sioniste réfute l’assimilation du sionisme à un colonialisme de peuplement en mobilisant plusieurs arguments. L’un des plus récurrents consiste à affirmer qu’avant 1948 et la création d’Israël, il n’y a pas de colonisation par le mouvement sioniste mais une installation en Palestine par l’achat de terre.
Rappelons au préalable que l'Organisation sioniste, au travers de ses Congrès ou de ses écrits, ne se percevait pas autrement que comme une entreprise coloniale. À une période où la colonisation européenne était en plein essor, le statut de « colon » était assumé. Sur le « problème » représenté par la présence d’un peuple sur la terre convoitée, l'idée de « transfert » était récurrente : les discours actuels sur le « déplacement » des Palestiniens de Gaza ne viennent pas de Nétanyahou, il est l'héritier de cette pensée sioniste.
Exemple parmi tant d’autres : « Entre nous, il doit être clair qu’il n’y a pas place pour les deux peuples dans ce pays. Il n’existe pas d’autre moyen que de déplacer les Arabes dans les pays voisins, tous les Arabes. Tous doivent prendre la direction de la Syrie et de l’Irak, et même de la Transjordanie. » Yossef Weitz, responsable du développement des terres du Fonds national juif (FNJ - KKL), 19 décembre 1940.
L'idée selon laquelle l'installation du mouvement sioniste en Palestine ne serait pas coloniale car résultant de l'achat de terre s'effondre au regard des études scientifiques sur les colonialismes de peuplement : les achats de terre par des pionniers ou leur organisation ont existé dans de nombreuses situations coloniales, précisément lors des premières installations. Il s'agit de « colonialisme par acquisition » (“colonialism by purchase”).
Mais regardons plus en détail. De quoi s'agit-il concrètement ?
L'idée d’ « achat » laisse entendre que les Palestiniens auraient volontairement vendu des parcelles de leur territoire au mouvement sioniste. Constatons qu’au moment du vote à l’ONU sur la partition de la Palestine, le 29 novembre 1947, le territoire de l’Agence juive, l’organisation pré-étatique du mouvement sioniste, s'échelonne (en fonction des sources) de 6.8 à 9,5 %. Si vente il y a eu, elle n’a pas dépassé 10 % du territoire de la Palestine, soit bien loin des 56,5 % promis à l'État d’Israël par le vote onusien. Au terme de la première guerre israélo-arabe, l’État d’Israël prend finalement possession de 78 % de la Palestine.
Mais revenons-en à ces 10 % : de quoi parle-t-on ?
Sur le territoire de l’Agence juive (soit maximum 10 % du territoire palestinien en 1947), il est estimé à moins de 20 % la part constituée par la communauté juive palestinienne historique, c’est à dire vivant en Palestine avant l’arrivée du mouvement sioniste. Cette communauté, estimée à 14 000 personnes dans un recensement de 1849, était composée de Juifs arabes, mais aussi de communautés séfarades et ashkénazes ayant fait le choix de migrer vers la Palestine au cours des siècles précédents. Elle vivait essentiellement entre Hébron, Jérusalem, Safad et Tibériade.
Les autres 80 % se décomposent comme suit.
10 % proviennent de terres dites publiques cédées par les autorités britanniques à l’Organisation sioniste.
40 % sont des acquisitions auprès de propriétaires arabes non-palestiniens (libanais et syriens essentiellement).
30 % sont des achats à de grands propriétaires palestiniens, installés dans des villes de la région, ou des petits paysans en difficulté.
Concentrons-nous sur ces 70 %, proportion effectivement achetée mais que l’historiographie sioniste en refuse le caractère colonial.
Le concept de « colonialisme par acquisition » s’applique complètement à la situation étudiée ici : l’Organisation sioniste sollicitait de grands propriétaires, palestiniens ou non, pour acquérir leurs terrains. Lorsque ces derniers acceptaient, les paysans qui vivaient sur ces terres en étaient chassés au profit de l’installation de colonies sionistes. L’étude des contrats d’achat montre la répétition des mêmes clauses et conditions : « [est] soumis à la condition, suspensive pour le vendeur, de déplacer tous les fermiers de la terre vendue et d’obtenir leur renonciation à toute réclamation ultérieure ».
Prenons l’exemple de Marj Ibn Amir (appelé Vallée de Jezreel en Israël). Entre 1921 et 1925, les propriétaires libanais cèdent leurs terres au mouvement sioniste. Les 1 746 familles palestiniennes qui occupent les 22 villages de la vallée sont dépossédées de leur bien de subsistance et contraints à l’exil.
Autre cas durant la Grande révolte arabe (1936-1939). Durant et au terme de cette période révolutionnaire, l’Organisation sioniste parvient à constituer 55 colonies, soit 68 % du total des colonies fondées pendant la pèriode du mandat britannique.
Comment est-ce possible ? D’abord parce que pour réprimer la révolte, les autorités britanniques multiplient les mesures d’expropriation à l’encontre de Palestiniens ayant participé. Ensuite, la répression touche des milliers de familles : près de 50 000 Palestiniens passent par des camps de détention, et 4 000 sont tués par les autorités mandataires. De nombreuses familles paysannes plongent dans l’extrême pauvreté et n’ont plus d’autres choix que de vendre leur terre.
La prise en compte de ces éléments permet de balayer l’un des autres mythes de l’historiographie sioniste, à savoir que le nettoyage ethnique des Palestiniens en 1948-1949 serait une « conséquence malheureuse » de la guerre.
Il n’en n’est rien. La dépossession des Palestiniens s’inscrit dans le projet politique du mouvement sioniste : la Nakba constitue le point culminant où près des trois quarts des Palestiniens sont expulsés.
Si vous souhaitez aller plus loin :
Walid Khalidi, From Haven to Conquest, 1971.
Rashid Khalidi, L’identité palestinienne, 2003.
___, The Iron Cage, 2006.
___, The Hundred Years’ War on Palestine, 2020.
Nur Masalha, Expulsion of the Palestinians, 1992.
Areej Sabbagh-Khoury, Colonizing Palestine, 2023.
Elias Sanbar, Les Palestiniens dans le siècle, 1994.
___ Figures du palestinien, 2004.