La question de la sécularisation de la société iranienne constitue un objet particulièrement complexe dans la mesure où l’expérience historique de l’Iran contemporain semble résister aux modèles classiques de la sécularisation élaborés à partir de l’histoire européenne. Selon ces modèles, la modernisation des sociétés conduirait progressivement à un recul de la religion dans les institutions, dans l’espace public et dans certaines mesures dans les pratiques sociales. Or, l’expérience iranienne dessine une trajectoire bien plus paradoxale dans laquelle modernisation, institutionnalisation du religieux et transformation du rapport au spirituel et au sacré ne s’excluent pas nécessairement mais peuvent au contraire se développer simultanément.
En Iran les relations entre religion, société et pouvoir ont connu de profondes recompositions tout au long du XXᵉ siècle. Les travaux d’historiens situent les premières étapes du processus de sécularisation dès la Révolution constitutionnelle de 1905-1911 qui marque l’émergence des premières revendications en faveur d’un État de droit, de la limitation du pouvoir monarchique et d’une représentation politique plus large. Toutefois cette première modernisation institutionnelle ne saurait être assimilée à une véritable sécularisation de la société. Sous la dynastie Qajar (1796-1925), la religion demeure profondément intégrée à l’organisation sociale du pays. Les ulama conservent une autonomie importante vis-à-vis du pouvoir monarchique, tandis que les fondations pieuses (waqf), les tribunes religieuses et les autorités cléricales participent pleinement à l’organisation de la vie collective.
Cette forte présence du religieux n’empêche cependant pas l’émergence de formes de modernité politique. La Révolution constitutionnelle en fournit une illustration significative : plusieurs ulama soutiennent activement le mouvement constitutionnaliste et défendent l’idée d’une limitation du pouvoir arbitraire par la loi. Cette période rappelle ainsi que la modernité n’implique pas nécessaire la sécularisation. L’Iran entre alors dans une dynamique de modernisation politique à travers l’adoption d’une constitution, le développement de la presse, la création de nouvelles institutions administratives et l’intensification des échanges avec l’Europe, sans que la religion cesse pour autant d’occuper une place centrale dans la vie collective.
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