Analyse du discours de Latran (Nicolas Sarkozy le 20 décembre 2007) (2/3)
C’est surtout par leur sacrifice dans les tranchées de la Grande guerre, par le partage des souffrances de leurs concitoyens, que les prêtres et les religieux de France ont désarmé l’anticléricalisme ; et c’est leur intelligence commune qui a permis à la France et au Saint-Siège de dépasser leurs querelles et de rétablir leurs relations.
Cette fraternisation dans les tranchées a eu lieu parce que la République avait voulu “les curés, sac au dos”, et que l’Église catholique avait perdu son combat pour un régime particulier des membres du clergé (débats sur la loi militaire de 1889).
Pour autant, il n’est plus contesté par personne que le régime français de la laïcité est aujourd’hui une liberté : liberté de croire ou de ne pas croire, liberté de pratiquer une religion et liberté d’en changer, liberté de ne pas être heurté dans sa conscience par des pratiques ostentatoires, liberté pour les parents de faire donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs convictions, liberté de ne pas être discriminé par l’administration en fonction de sa croyance.
Une procession publique est-elle une pratique ostentatoire ? Le port de la soutane ou d’une tenue religieuse ? Et si quelqu’un est discriminé par l’administration parce qu’il porte une tenue conforme à sa croyance, on sort comment de la contradiction ? Un président de la République a-t-il le droit d’afficher de façon ostentatoire ses convictions religieuses ?
La France a beaucoup changé. Les Français ont des convictions plus diverses qu’autrefois. Dès lors la laïcité s’affirme comme une nécessité et une chance. Elle est devenue une condition de la paix civile. Et c’est pourquoi le peuple français a été aussi ardent pour défendre la liberté scolaire que pour souhaiter l’interdiction des signes ostentatoires à l’école.
La liberté scolaire (de fait, l’enseignement privé confessionnel) enrôlé au service de la laïcité, il fallait le faire !!
Quant aux signes ostentatoires (définition de ce mot ??), je reviendrai sur le sujet une autre fois.
Cela étant, la laïcité ne saurait être la négation du passé. Elle n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû.
A part quelques enragés, les militants laïques n’ont jamais tenté d’empêcher la pratique religieuse, ni cherché à éradiquer les “racines chrétiennes de la France”. Des “vandales” ont sévi pendant la Révolution française1, mais à part ça ? Les tentatives à la même époque de déchristianisation forcée (culte de la Déesse Raison, de l’Être suprême) ont fait long feu. Où Nicolas Sarkozy a-t-il appris l’histoire ?
1 Note 2026 : sans oublier les destructions de lieux de cultes catholiques par les Réformés au cours des « Guerres de Religion »
Comme Benoît XVI, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d’histoire, de patrimoine, d’art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale, et dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire.
Et ceux dont la mémoire familiale, les convictions personnelles, l’éducation, font qu’ils ne se sentent pas trop concernés par les processions du Vendredi-Saint, qu’ils n’admirent pas « saint » Louis, ont-ils leur place dans la communauté nationale ?
Un sondage tout récent vient de confirmer que Noël n’est d’abord une fête religieuse que pour petite minorité de Français ! Va-t-on rendre la messe de minuit obligatoire ? Et que propose notre défenseur de l’identité nationale-religieuse française pour la fête païenne et anglo-saxonne d’Halloween ?
C’est pourquoi nous devons tenir ensemble les deux bouts de la chaîne : assumer les racines chrétiennes de la France, et même les valoriser, tout en défendant la laïcité enfin parvenue à maturité. Voilà le sens de la démarche que j’ai voulu accomplir ce soir à Saint-Jean de Latran.
La laïcité, c’est le fait que la République ne reconnaît et ne subventionne aucun culte. C’est aussi le fait que les lois sont votées par le peuple et ses représentants, sans censure des appareils religieux. Le gouvernement peut et doit défendre le patrimoine national, culturel, artistique, etc.. français, mais tout le patrimoine : les églises aussi bien que les châteaux, les artistes d’inspiration religieuse (Jésus ou Jupiter) aussi bien que ceux que seuls les belles femmes ou les beaux gars inspiraient, les croyants et les autres. Point barre.
Le temps est désormais venu que, dans un même esprit, les religions, en particulier la religion catholique qui est notre religion majoritaire, et toutes les forces vives de la nation regardent ensemble les enjeux de l’avenir et non plus seulement les blessures du passé.
Et ceux qui ne se reconnaissent dans aucune, ils sont hors jeu ? Les forces vives peuvent être religieuses, a-religieuses, et leur invocation ne règle rien. La notion de “religion majoritaire” était celle du Concordat de Bonaparte, elle n’a pas à intervenir dans le débat politique, et de plus, ce qui est probablement majoritaire en France, c’est un mélange de vague religiosité et d’indifférence par rapport aux dogmes1. Alors ?
Je partage l’avis du pape quand il considère, dans sa dernière encyclique, que l’espérance est l’une des questions les plus importantes de notre temps.
L’espérance concerne -à l’origine- une autre vie. Sa transposition séculière est la croyance aux “lendemains qui chantent”, le progressisme, etc..
Beaucoup de philosophes, d’hommes politiques, ont pensé que l’espérance religieuse pouvait détourner du combat pour l’amélioration des conditions matérielles. Le président de la République peut espérer, c’est son droit. Il n’a pas à militer publiquement pour une espérance religieuse, quelle qu’elle soit, ni pour une a-espérance (le bouddhisme par exemple).
Depuis le siècle des Lumières, l’Europe a expérimenté beaucoup d’idéologies. Elle a mis successivement ses espoirs dans l’émancipation des individus, dans la démocratie, dans le progrès technique, dans l’amélioration des conditions économiques et sociales, dans la morale laïque. Elle s’est fourvoyée gravement dans le communisme et dans le nazisme. Aucune de ces différentes perspectives – que je ne mets évidemment pas sur le même plan - n’a été en mesure de combler le besoin profond des hommes et des femmes de trouver un sens à l’existence.
Des millions de gens, et non des moindres, ont vécu et ont trouvé un sens à leur existence sans aucune référence à une quelconque foi religieuse. [C’est grave d’assimiler le communisme au stalinisme. On peut rester fidèle aux idéaux communistes en refusant Staline. Alors que le nazisme est « intrinsèquement pervers »]2. Et les croyances religieuses sont aussi à l’origine de massacres, de persécutions.
Bien sûr, fonder une famille, contribuer à la recherche scientifique, enseigner, se battre pour des idées, en particulier si ce sont celles de la dignité humaine, diriger un pays, cela peut donner du sens à une vie. Ce sont ces petites et ces grandes espérances « qui, au jour le jour, nous maintiennent en chemin » pour reprendre les termes même de l’encyclique du Saint Père. Mais elles ne répondent pas pour autant aux questions fondamentales de l’être humain sur le sens de la vie et sur le mystère de la mort. Elles ne savent pas expliquer ce qui se passe avant la vie et ce qui se passe après la mort.
Pour beaucoup de gens, le réponse est “rien”. Et alors ??
Ces questions sont de toutes les civilisations et de toutes les époques. Et ces questions essentielles n’ont rien perdu de leur pertinence. Bien au contraire. Les facilités matérielles de plus en plus grandes qui sont celles des pays développés, la frénésie de consommation, l’accumulation de biens, soulignent chaque jour davantage l’aspiration profonde des femmes et des hommes à une dimension qui les dépasse, car moins que jamais elles ne la comblent.
C’est vrai, ces questions sont très anciennes et continueront à se poser. Ceux qui ont cru qu’elles disparaîtraient avec le progrès techniques et les découvertes scientifiques se sont trompés. Mais l’art politique est de gouverner la Cité en trouvant le moyen de faire vivre ensemble “celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas”.
« Quand les espérances se réalisent, poursuit Benoît XVI, il apparaît clairement qu’en réalité, ce n’est pas la totalité. Il paraît évident que l’homme a besoin d’une espérance qui va au-delà. Il paraît évident que seul peut lui suffire quelque chose d’infini, quelque chose qui sera toujours ce qu’il ne peut jamais atteindre. […] Si nous ne pouvons espérer plus que ce qui est accessible, ni plus que ce qu’on peut espérer des autorités politiques et économiques, notre vie se réduit à être privée d’espérance ». Ou encore, comme l’écrivit Héraclite, « Si l’on n’espère pas l’inespérable, on ne le reconnaîtra pas ».
Quant on écrit “il paraît évident”, c’est qu’on n’a pas d’argument !!
Ma conviction profonde, dont j’ai fait part notamment dans ce livre d’entretiens que j’ai publié sur la République, les religions et l’espérance, c’est que la frontière entre la foi et la non-croyance n’est pas et ne sera jamais entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas, parce qu’elle traverse en vérité chacun de nous. Même celui qui affirme ne pas croire ne peut soutenir en même temps qu’il ne s’interroge pas sur l’essentiel. Le fait spirituel, c’est la tendance naturelle de tous les hommes à rechercher une transcendance. Le fait religieux, c’est la réponse des religions à cette aspiration fondamentale.
Dans sa Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel (1843), Karl Marx explique :
” Le fondement de la critique irréligieuse est celui-ci : l’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme qui ou bien ne s’est pas encore trouvé, ou bien s’est déjà reperdu. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde, parce qu’ils constituent eux-mêmes un monde faux. La religion est la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d’honneur spiritualiste, son enthousiasme, sa sanction morale, son complément solennel, sa raison générale de consolation et de justification. C’est la réalisation fantastique de l’essence humaine, parce que l’essence humaine n’a pas de réalité véritable. La lutte contre la religion est donc par ricochet la lutte contre ce monde, dont la religion est l’arôme spirituel.
La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cour, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple.
Le véritable bonheur du peuple exige que la religion soit supprimée en tant que bonheur illusoire du peuple. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions concernant notre propre situation, c’est exiger qu’il soit renoncé à une situation qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole.
La critique a effeuillé les fleurs imaginaires qui couvraient la chaîne, non pas pour que l’homme porte la chaîne prosaïque et désolante, mais pour qu’il secoue la chaîne et cueille la fleur vivante. La critique de la religion désillusionne l’homme, pour qu’il pense, agisse, forme sa réalité comme un homme désillusionné, devenu raisonnable, pour qu’il se meuve autour de lui et par suite autour de son véritable soleil. La religion n’est que le soleil illusoire qui se meut autour de l’homme, tant qu’il ne se meut pas autour de lui-même.
L’histoire a donc la mission, une fois que la vie future de la vérité s’est évanouie, d’établir la vérité de la vie présente. Et la première tâche de la philosophie, qui est au service de l’histoire, consiste, une fois démasquée l’image sainte qui représentait la renonciation de l’homme à lui-même, à démasquer cette renonciation sous ses formes profanes. La critique du ciel se transforme ainsi en critique de la terre, la critique de la religion en critique du droit, la critique de la théologie en critique de la politique. “
Que n’aurait-on pas entendu si le président de la République s’était inspiré de cette analyse !!
Or, longtemps la République laïque a sous-estimé l’importance de l’aspiration spirituelle.
Les militants de la laïcité connaissaient tous l’importance de l’aspiration spirituelle, même si certains espéraient naïvement qu’elle disparaîtrait. Ils combattaient surtout l’influence de l’Église catholique dans la vie politique française.
Même après le rétablissement des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège, elle s’est montrée plus méfiante que bienveillante à l’égard des cultes. Chaque fois qu’elle a fait un pas vers les religions, qu’il s’agisse de la reconnaissance des associations diocésaines, de la question scolaire, des congrégations, elle a donné le sentiment qu’elle agissait parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement.
Reconnaissance des associations diocésaines : Nicolas Sarkozy tord le cou aux faits. La loi de 1905 créait des associations cultuelles, attributaires des biens confessionnels (des fabriques ou de l’État) et chargées d’organiser les cultes. Ces associations devaient fonctionner selon un mode démocratique (dirigeants élus) et les Églises ont craint le noyautage, que le contrôle leur échappe, et que les édifices du culte soient alors attribués à des dissidents. L’article 4 de la loi (et cette modification fut vivement débattue) précise pour cela que les associations attributaires sont celles qui se conforment “aux règles d’organisation générale du culte dont elles se proposent d’assurer l’exercice”. En clair, les associations cultuelles devaient être “dans la ligne”. Malgré cela, l’Église catholique a refusé la loi qui “protestantisait l’Église de France”. Comme il fallait trouver une issue, la loi de 1905 a été modifiée par celle du 2 janvier 1907 qui transférait la propriété des édifices non réclamés par des associations cultuelles aux départements, communes, etc..qui devaient y garantir l’exercice du culte précédent.
Juifs et protestants ont joué le jeu de la loi, crée des associations cultuelles, qui sont devenues propriétaires des synagogues, temples, avec les frais qui vont avec.
En refusant la loi de 1905, l’Église catholique a fait une excellente affaire financière, puisqu’elle n’a plus la charge d’entretenir le patrimoine qu’elle utilise et qui a été construit avant 1905.
Souvenir personnel : J’avais une fois évoqué avec un “vicaire épiscopal au temporel” la situation d’une basilique à Nancy qui coûtait cher au diocèse. Je la croyais construite avant 1905 et donc propriété publique. Il me répondit : “C’est vrai, mais le curé de l’époque a tout fait pour qu’elle ne tombe pas en des “mains impies” et il a réussi . Quel con !!”.
2 [ ] Ajout 2026
Pour sortir de cette situation et pour permettre à l’Église catholique de gérer son patrimoine construit ou acquis après 1905, de payer ses curés sans avoir à recourir à des artifices juridiques, un accord a été trouvé en 1924 entre la France et le Vatican. L’Église catholique acceptait le principe des “associations cultuelles”, qui ne seraient pas communales, mais diocésaines, et dont les statuts seraient tels que le fonctionnement serait totalement verrouillé par l’évêque.
Question scolaire : il ne faut pas oublier que l’Église catholique s’est d’abord battue pour le monopole de l’enseignement, ou à défaut, pour l’enseignement obligatoire de la religion catholique dans l’école publique. L’école laïque est voulue au départ par Jules Ferry comme une école “libre” de toute influence religieuse (laïcité des murs - pas de crucifix, laïcité des enseignants - pas de personnel religieux, laïcité des programmes - pas de catéchisme). Elle n’a pas cherché à combattre les religions, puisque qu’une journée en milieu de semaine est libre, pour un éventuel enseignement religieux hors l’école, et que Jules Ferry recommande à ses instituteurs de ne rien dire en classe qui puisse choquer les sentiments religieux et moraux des parents.
Timbre de 1981, avec une belle erreur : ce n'est pas l'école publique qui est obligatoire, mais l'instruction !
L’enseignement laïque étant devenu une réalité incontournable, l’Église catholique s’est ensuite battue pour faire subventionner son système scolaire par l’État. La légitimité de ce financement est un vrai débat. Pourquoi parler de faire “un pas vers les religions” ?
La Troisième République avait interdit les congrégations (comme les rois de France avaient interdit les Jésuites !!) le plus souvent pour des raisons politiques. Elles ont été à nouveau autorisées par le gouvernement de Vichy.
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