Overblog Tous les blogs Top blogs Tourisme, Lieux et Événements Tous les blogs Tourisme, Lieux et Événements
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog de François MUNIER

Le préfet à la messe, le MRAP, la laïcité intelligente et l’autre. (Article de 2017)

15 Février 2026 , Rédigé par François MUNIER Publié dans #Laïcité, #Actualité française, #Histoire, #1789-1815, #1815-1914, #1914-Aujourd'hui

J'ai publié en 2017 sur un autre blog, en deux parties, une analyse d'une déclaration incompréhensible d'une responsable local du MRAP, outré qu'un préfet de la République ait assisté à une cérémonie religieuse en hommage aux morts de la guerre de 1914-1918. 

Comme ce genre de débats n'est pas terminé, et que ouvrir la boite de Pandore du débat sur la laïcité, c'est aussi ouvrir la "boite à conneries", il me semble utile de rappeler quelques faits et principes. de base.

Publié le 26 novembre 2017 :

L'article n'est pas en accès libre, mais le début est édifiant :

Quand certains ont une conception étriquée de la laïcité, cela donne une polémique se retournant contre son auteur.

A la suite de la présence du préfet à la cérémonie religieuse du 11 novembre, Jacques Declomesnil au nom du MRAP (Mouvement contre le racisme et l'amitié entre les peuples) a adressé un courrier au préfet et au maire dénonçant une atteinte à la laïcité par un représentant de l'Etat et critiquant le maire d'avoir placé cette cérémonie sous l'égide d'une messe. En voici les principaux extraits : "dans un contexte où la xénophobie met la laïcité en danger et où des femmes et des hommes sont suspectés en raison de leur appartenance à une confession ne se rattachant pas à des 'racines chrétiennes', il est urgent de s'interroger sur la présence d'autorités civiles et politiques assistant, à des cérémonies religieuses". Jacques Declomesnil ajoute : "Pour le Mrap, il n'y a pas de débat sur une conception ouverte de la laïcité".

Quand on veut dénoncer le "communautarisme musulman" au nom de la laïcité et quand on souhaite rester cohérent en dénonçant les "compromissions" de l'État avec d'autres religions, on arrive à ce genre de stupidité.

Non, le fait que des représentants de l'État assistent, sans participation active, à une cérémonie religieuse dont l'objet concerne tout le monde (hommages aux morts, funérailles, etc..) n'est pas contraire à la laïcité de la République.

 

Publié le 27 novembre 2017 : 

Mes commentaires succincts sur cette affaire n’ont pas été compris. Je vais donc préciser ma pensée concernant la laïcité, et la distinction éventuelle entre la laïcité intelligente et l’autre.

J’ai d’abord un point de vue juridique, car je définis la laïcité comme un ensemble de règles de la vie en société.

Il ne faut pas confondre la laïcité avec d’autres choses :

La libre-pensée, l’athéisme, sont des options philosophiques tout aussi respectables que les options contraires.

L’anticléricalisme est un projet politique, qui passe parfois par la laïcité de l’État, mais pas forcément.

J’utilise par ailleurs le terme de sécularisation pour désigner l’ensemble des phénomènes sociaux, hors intervention publique, qui conduisent à l’atténuation ou à la disparition des références religieuses dans un certain nombre de cas. Par exemple, la fête de Noël est largement sécularisée dans la France d’aujourd’hui : fête de la consommation, folklore du sapin, des illuminations, retrouvailles en famille, sans forcément de référence à la naissance de Jésus.

Je sais que le terme de sécularisation est aussi employé pour désigner des processus institutionnels (sécularisation des biens d’église, par exemple).

On oublie souvent que les premières lois laïques en France sont celles créant l’état-civil : on avait une existence légale sans dépendre du curé de la paroisse, juifs et protestants étaient traités comme les catholiques.

On pouvait se marier (et divorcer) sans avoir besoin d’un prêtre.

Les lois scolaires de Jules Ferry définissent l’enseignement public (primaire) comme gratuit et laïque. C’est-à-dire qu’il n’y a plus de cours de religion dans les locaux de l’école, mais une journée en semaine (le jeudi) est prévue sans école, afin de laisser une place à l’enseignement religieux, hors les murs.

On fait également souvent un contre-sens : cet enseignement public, laïque et gratuit, n’est pas obligatoire. Seule l’instruction est obligatoire : les parents qui le souhaitent peuvent recourir à un précepteur, une école confessionnelle, mais en payant..

D’autres lois laïciseront d’autres institutions, comme les cimetières.

En 1905, la situation est la suivante en France :

Il existe un Concordat liant la France et l’Église catholique, depuis Bonaparte. C’est un traité de droit international. En particulier, les prêtres sont rémunérés par l’État.

Concordat de 1801

Concordat de 1801

D’autres cultes bénéficient des mêmes avantages, par décision administrative unilatérale : les cultes « reconnus » : juif, évangélique (luthérien) et réformé (calviniste).

La loi de « Séparation des Églises et de l’État » est considérée comme l’aboutissement du processus de laïcisation des institutions, bien que le mot « laïque » et ses dérivés n’y figurent pas.

Certains républicains, comme Émile Combes, voulaient une loi qui maintienne la tutelle de l’État sur les Églises. C’est la conception que fera prévaloir Atatürk : l’État turc est indépendant des instances religieuses, mais pas l’inverse : le Diyanet nomme, paie et encadre de très près les ministres du culte musulman (sunnite)1.

Aristide Briand et Jean Jaurès feront prévaloir une autre conception, celle de l’indépendance réciproque : les Églises libres dans l’État libre.

Pour Jaurès, c’était une nécessité, car il voulait « apaiser la question religieuse pour poser la question sociale ».

Aux termes de la loi du 9 décembre 1905, la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. Elle ne reconnaît et ne salarie aucun culte. Ce sont les deux premiers articles. La suite sert à régler les « questions d’intendance » : pensions des prêtre âgés, sort des édifices du culte, insignes religieux dans et sur les bâtiments publics, etc..

Toutefois, l’avant-dernier article (43) exclut l’Algérie de la loi : le Parlement ne voulait pas accorder de liberté aux institutions musulmanes, en vertu du principe : « Qui paye contrôle ».

Dès lors, les Églises deviennent des institutions privées comme toutes les autres, elles ne doivent pas être traitées différemment des syndicats, associations de toutes sortes, etc2..

La loi a deux principes directeurs :

Chacun est libre de croire ou ne pas croire, et bien sûr d’exprimer en privé ou en public, ses convictions.

L’État n’a pas à rémunérer ou favoriser un culte.

De 1905 à 1924, les relations entre la République et l’Église catholique sont détestables, notamment à cause de l’intransigeance du pape Pie X. Les gouvernements français successifs feront tout pour régler en douceur les différents éventuels, car ils privilégiaient l’apaisement3.

Après la grande tuerie de la Première guerre mondiale (et « l’Union sacrée »), les choses évoluent : un compromis est trouvé pour les associations cultuelles4 et une sorte de religion civile se met en place autour du culte des morts de la guerre : monuments aux morts dans chaque commune, cérémonies d’hommage sous diverses formes.

Certains monuments sont confessionnels, et ça n’a dérangé fort heureusement personne5.

Une des premières conséquences pratique de la loi sera de permettre aux évêques de sortir librement de leur diocèse, et la première réunion plénière des évêques de France ne pourra se tenir qu’après l’entrée en vigueur de la loi !!

3 Avec quelques ratés, comme la querelle des inventaires.

Monument aux morts en Lorraine, avec un crucifix

Monument aux morts en Lorraine, avec un crucifix

Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, 98 % de la population (hors colonies) est officiellement catholique.

C’est à cette époque que l’habitude fut prise d’associer les représentants de l’État (et des communes) aux cérémonies religieuses, et l’inverse.

Est-ce une entorse à la laïcité, intelligente ou pas, de la République ?

Rien ne permet de l’affirmer : en assistant à une cérémonie religieuse d’hommage à des soldats « Morts pour la France », les officiels ne reconnaissent pas et n’avantagent pas un culte particulier.

Il ne pourrait y avoir de problème que si leur présence cautionnait des propos répréhensibles légalement.

Et même si le prêtre (imam, pasteur, rabbin) profite de l’occasion pour dire le mal qu’il pense de tel ou tel point de la politique gouvernementale, cela n’aura pour seule conséquence que de le faire passer pour un goujat, qui instrumentalise la mémoire des morts et n’a aucun respect pour elle.

Et les préfets ont l’habitude d’entendre des « vertes et des pas mûres », de la part d’élus, etc.. quant ils représentent l’État.

Quant aux hommes politiques, qui peuvent avoir des convictions religieuses très fortes, ils peuvent s’inspirer de Charles de Gaulle :

L'équilibre est subtil, souvent emblématique. En tant que président, Charles de Gaulle s'abstenait généralement de communier en public – il a pu néanmoins le faire à certaines occasions, notamment en Pologne ou en URSS, quand le joug du communisme pesaient sur les croyants1.

C’est pourquoi j’ai trouvé la réaction du MRAP de la Manche2 particulièrement stupide, et pour plusieurs raisons :

- il n’a rien compris à la définition de la laïcité de la République, qui n’interdit pas les contacts, sans favoritisme, avec les représentants de tel ou tel culte. Il n’y a pas de débat sur une « conception ouverte de la laïcité », mais le simple respect, intelligent, de la loi.

- ce n’est pas son objet. Libre aux « bouffeurs de curés » de protester, mais une association qui devrait lutter contre le racisme a d’autres priorités.

- l’argument « dans un contexte où la xénophobie met la laïcité en danger et où des femmes et des hommes sont suspectés en raison de leur appartenance à une confession ne se rattachant pas à des 'racines chrétiennes', il est urgent de s'interroger sur la présence d'autorités civiles et politiques assistant, à des cérémonies religieuses » est misérable. Cela revient à dire que pour lutter contre l’antisémitisme et l’islamophobie, la première chose à faire est de boycotter les cérémonies catholiques. De plus c’est contre-productif, en apportant de l’eau au moulin des adeptes du « grand remplacement 3».

Et je m’interroge sur les motivations profondes de tous ceux qui veulent « rouvrir la question religieuse ». Pour fermer quelle question ?

3 Qui par exemple, se sont déchaînés après l’interdiction, conforme à la loi de 1905, par le Conseil d’État, d’un signe religieux sur un monument public.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article